Par une lettre datée du 25 mars 1822, Jean-Baptiste Willermoz s’adresse à Jean de Turckheim et lui procure une série de conseils pour bien lire le Traité de Martines de Pasqually.

Les relations entre J-B. Willermoz et Jean de Turckheim

J-B. Willermoz a 92 ans lorsqu’il écrit cette lettre à Jean de Turckheim (1749-1824), lui-même âgé de 73 ans, un maçon strasbourgeois de religion protestante, un vieux compagnon de route de J-B. Willermoz qui fit partie de la communauté de travail réunissant les Frères qui avaient mis au point, de 1777 à 1782, les divers rituels du Régime Rectifié. Jean de Turckheim fut notamment chargé de rédiger ceux de l’Ordre Intérieur.

Les deux amis conservèrent des liens pendant les quarante années qui suivirent les Convents de Lyon et de Wilhelmsbad, et ce, malgré le divorce qui s’instaura entre J-B. Willermoz et les Frères protestants de Strasbourg. Cette rupture eut lieu notamment à propos d’une volonté d’œcuménisme partagée mais qui faisait, selon eux, trop de place au catholicisme au sein des hauts-grades du Régime Rectifié. Des échanges de lettres à ce sujet, particulièrement virulents entre Bernard de Turckheim, le frère de Jean, et J-B. Willermoz témoignent de ce conflit qui débuta en 1786 et qui allait conduire nombre de Loges strasbourgeoises à quitter le Régime Rectifié. Jean de Turckheim, malgré cette rupture, conserva des relations épistolaires avec J-B. Willermoz auprès de qui il n’eut de cesse de demander des éclaircissements sur des points de la doctrine martinésienne.

Le texte de la lettre de Willermoz

Le texte qui suit est un extrait tiré de la lettre, datée du 25 mars 1822, de Jean-Baptiste Willermoz à Jean de Turckheim et conservée à la Bibliothèque municipale de Lyon sous la cote Ms 5900. La lettre contient, selon une annotation du signataire, des conseils pour la lecture du « Traité de la réintégration des êtres ».

« Le Traité de la réintégration des êtres est une pierre d’achoppement pour la multitude des lecteurs légers et frivoles qui foisonnent partout depuis un certain temps, surtout en Allemagne, où l’on s’accoutume plus que dans les autres contrées à juger les choses plus graves par leur superficie. L’auteur n’avait destiné son ouvrage qu’à ses Réaux ou à ceux qui se montraient les plus prêts à le devenir. La mort et celle de ceux qui en avaient des copies en a changé la destination. Elles sont tombées en des mains étrangères et ont produit beaucoup de tristes effets; l’une d’elles vous est parvenue. Dieu l’a voulu ou permis, sachez en profiter.

Ne commencez pas la lecture que vous ne puissiez pas la suivre journellement et faites-vous un devoir rigoureux de la suivre ainsi sans interruption; si cela ne dépend pas de vous, différez encore pendant dix ans, s’il le faut de la commencer. Quand vous en aurez fait une première lecture entière, commencez-en de suite une seconde, de même sans trop approfondir les difficultés ou les obscurités que vous n’aurez pas encore percées. Après cette seconde lecture, faites-en de même une troisième et vous reconnaîtrez à une troisième que vous avez bien avancé votre travail et que ce que vous aurez ainsi acquis par vous-même, vous restera plus solidement empreint, que si vous l’aviez reçu par des explications verbales, qui toujours s’effacent plus ou moins.

Il faut encore avant tout vous interroger et scruter dans quelles intentions vous vous livrez à ce désir et au travail pénible qui le suivra. Vous reconnaîtrez bientôt en vous un double motif : dans le premier le plus naturel de tous, celui d’acquérir et d’augmenter votre propre instruction. Mais ne s’y glissera-t-il point un peu de cette curiosité inquiète de l’esprit humain, qui veut tout connaître, tout comparer, tout juger de sa propre lumière et qui par là empoisonne tout le fruit de ses recherches ? Dans le second, celui de pouvoir vous rendre le plus utile à vos semblables, qui est le plus louable de tous en apparence puisqu’il rentre dans l’exercice de la charité chrétienne si recommandée à tous. Mais s’il est entré dans votre plan de l’appliquer à telle ou telle personne, société, localité, tenez-vous en garde car souvent l’amour-propre se glisse insidieusement derrière des motifs si louables, en altère la pureté, en corrompt tous les fruits. J’ai reconnu pour le plus sûr, de se concentrer sans choix personnel dans la multitude des hommes préparés par la Providence qui les mettra ainsi préparés en rapport avec vous quand leur temps sera venu. C’est dans la multitude ainsi disposée que se trouvera dans sa plénitude et sans danger l’exercice de cette charité chrétienne si recommandée.

Imposez-vous, avant de commencer votre première lecture, un plan régulier, déterminé pour chaque jour et bien médité, en prévoyant les obstacles accidentels ou journaliers qui pourront survenir, une règle fixe, mais libre pendant sa durée, dont vous ne vous permettrez point à vous écarter de sorte que chaque jour ait son temps consacré à cette lecture jusqu’à la fin du Traité. Livrez-vous y alors de tout votre cœur et avec toute l’attention dont votre esprit sera capable en repoussant chaque distraction. Je distingue ici l’esprit et le cœur parce que ce sont deux puissances ou facultés intellectuelles qu’il ne faut point confondre. L’esprit voit, conçoit, raisonne, compose, discute et juge tout ce qui lui est soumis. Le cœur sent, adopte ou rejette et ne discute point; c’est pourquoi je n’ai jamais été éloigné de penser que l’homme primitif pur, qui n’avait pas besoin de sexe reproductif de sa nature, puisqu’il n’était pas encore condamné, ni lui ni tous les siens à l’incorporisation matérielle qui fait aujourd’hui son supplice et son châtiment, eut deux facultés intellectuelles inhérentes à son être, lesquelles étaient vraiment les deux sexes figuratifs réunis en sa personne, mentionnés dans la Genèse, dont les traducteurs et les interprètes ont si complètement matérialisé les expressions dans les chapitres suivants, qu’il est presqu’impossible d’y connaître aucunes vérités fondamentales. Car par l’intelligence dont le siège réside nécessairement dans la tête, il pouvait, comme il peut encore, connaître et adorer son créateur, et par la sensibilité qui est en lui l’organe de l’amour et dont le siège principal est dans le cœur, il pouvait l’aimer et le servir, ce qui complétait le culte d’adoration, d’amour et de gratitude qu’il lui devait en esprit et en vérité. »

Le texte ci-dessus est largement commenté par Jean-Claude Sitbon

dans le Chapitre V du Tome 1 de « L’Aventure du Rite Écossais Rectifié »

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Avec une pratique de plus de vingt années du Rite Écossais Rectifié, J.C. Sitbon a été Vénérable Maître de sa loge de 2003 à 2006 et rédacteur en chef, jusqu’en 2008, de L’Etroit Lien, journal destiné à une dizaine de loges provençales travaillant au Rite Écossais Rectifié.

En 2009, il fonde et depuis anime le Cercle d’Etudes et de Recherches sur le Rite Écossais Rectifié  (CERRER), situé à Marseille, dont les travaux visent à approfondir l’histoire des origines, de la structuration et de l’évolution de ce rite maçonnique. LE CERRER accorde également une place importante à l’étude de la symbolique et aux spécificités du Rectifié, tout en privilégiant une approche universelle.

 

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